Argent et tango

En France, l’apprentissage du tango que dansent les Portègnes (habitants de Buenos Aires) est rare. Pourquoi ? Tout simplement car il n’y a pas besoin d’années de formation pour le maîtriser.

Je n'ai pas dit que l'on devenait un bon danseur en peu de temps ; il faut au moins toute une vie pour cela, mais que c'est plus par la pratique ; la sensibilité, la passion que le tango s'apprivoise.

Mettons nous à la place d'un professeur de tango qui souhaite vivre, et c'est bien normal, de son activité. Il aura naturellement tendance à tirer un peu à la ligne en ne donnant qu'avec parcimonie les éléments d'autonomisation à ses élèves.

Cela est tout à fait excusable, justifiable. De plus, les élèves sont souvent complices et ils adorent se retrouver d'un cours sur l'autre et apprendre de nouveaux tours. Le cours de tango est un moment de détente, de rencontre et cela est très louable en soi.

Il me semble cependant, qu'il ne faut pas perdre de vue le but de ces cours qui, a priori, est tout de même de savoir danser.

Mais, me direz-vous, ces magnifiques professeurs argentins pratiquent de même. Vous avez tout à fait raison, aussi intéressons-nous au dessous des cartes.

Même si les choses se sont grandement arrangées, la vie des Argentins n'est pas toute rose. Un très fort pourcentage des jeunes a l'ambition de quitter le pays et les plus anciens rêvent de passer leur retraite en Europe, ou tout au moins d'aller faire un tour sur le territoire de leurs ancêtres.

Ce type de rêve est hors de portée de la majorité des Argentins. Rien que le billet d'avion leur coûterait plusieurs mois de salaire. Vous comprendrez que dans ces conditions, il soit tentant de devenir professeur de tango. Malheureusement, la concurrence est rude. Seuls certains seront remarqués, ceux qui dansent de la façon la plus voyante, pas forcément les meilleurs, mes ceux qui présentent le mieux.

Ceux-là viendront en Europe et quoi de plus naturel, donneront à voir et à apprendre ce qui leur a valu leur succès.

Il y a quelques années, un danseur qui est depuis retourné vivre en Argentine mais qui revient régulièrement en France avait un tango subtil et musical. Maintenant, en France, il danse avec des mouvements frénétiques des jambes. En faisant cela, il obtient des "ESO" ou "ESA" et autres exclamations programmées (à ce sujet, la plupart de ceux qui émettent ces interjections dans la vie courante diraient "Ha" ou "Bravo" ce qui prouve leur manque de naturel).

Ce danseur se moque du public. Plus il en rajoute et plus le public en redemande. Il se moque aussi de ceux qui regardent à travers l'œilleton de leur caméra et qui donc ne voient rien. La caméra n'est pas reliée au cœur ! Que peut-elle capturer de l'âme du tango ?

De tout cela, il ne reste qu'une gestuelle, une frénésie, des acrobaties, de la douleur, de l'incompréhension.

Comment pouvons-nous, avec notre âme froide d'occidental européen, imaginer pouvoir nous aligner sur des danseurs qui ont commencé le tango au jardin d'enfant et qui l'ont pratiqué presque tous les jours de leur vie ? Comment imaginer avoir leur maîtrise, leur sens de l'équilibre, leur habitude avec nos pauvres pratiques ? Soyons réalistes, essayons de nous donner un but possible, celui de danser comme les Argentins dansent chez eux, pour eux et pas pour les touristes.

Pour cela, il nous faut apprendre à voir.

Dans un magazine de tango français, on pouvait lire récemment l’interview d’un DJ et prof français qui écrivait que les bons danseurs à Buenos Aires étaient surtout des étrangers… Cette personne qui va régulièrement à Buenos Aires a voulu jouer la provocation. C’est sûr que le tango portègne n’est pas spectaculaire. Les danseurs dansent pour eux, pour ce qui se passe, se déroule à l’intérieur de la bulle de leur couple. Un observateur extérieur, peu attentif, risque de ne rien voir.

Il y a à ressentir, à sentir, à vivre, à explorer. Leur tango est plein d'humour, de jeu, de fantaisie. Cette finesse, issue d'une longue pratique, d'une musicalité parfaite et d'une excellente communication avec le partenaire peut donner lieu, ensuite, par extension, à des formes plus spectaculaires. Mais c'est mettre les charrues avant les bœufs que de vouloir faire du spectacle avant de sentir.

Je ne dis pas que quelques cours de nuevo ne seront pas profitables. En effet, le nuevo n'est rien d'autre que le grossissement du guidage traditionnel, sa caricature (sans aspect péjoratif). En diminuant pour les réduire à l'intimité du couple, le sensations du nuevo, on pourra mieux comprendre le tango portègne.

Cependant, sans dissociation, sans musicalité, sans respect de l'autre, sans intériorité, sans fougue et sans passion, il n'y aura jamais de tango, même si on n'occupe 800 m3 pour faire une passe.

Non, le tango n’est pas une histoire d’argent ou de chorégraphie, de figure et d’exhibitionnisme. C’est une aventure intérieure, une drogue, une passion.

Redonnez à vos professeurs un rôle noble, celui de vous faire progresser dans la compréhension, dans l'harmonie. Il vaut sans doute mieux un cours particulier où l'on travaille tel ou tel défaut de posture que 100 cours où l'on voit 100, 200, voire 300 figures.


Voir aussi le Tango de la Discorde...

BYC décembre 2007

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